Culture médicale

Angélique du Coudray : la sage-femme du roi qui a formé 10 000 accoucheuses

Angélique du Coudray (1712-1789), sage-femme royale, a parcouru la France pendant 25 ans pour former des milliers de sages-femmes rurales et réduire la mortalité maternelle et infantile.

⏱ 5 min de lecture·1 juillet 2026
Portrait d'Angélique du Coudray (1712-1789), sage-femme royale de France
Portrait d'Angélique du Coudray — domaine public, Wikimedia Commons

En 1759, une sage-femme parisienne de 47 ans monte dans une voiture et commence un voyage qui va durer vingt-cinq ans. Angélique du Coudray — reçue maîtresse sage-femme à Paris, auteure du premier traité obstétrical pratique de France — vient de recevoir du roi Louis XV une commission extraordinaire : parcourir le royaume pour former des accoucheuses rurales.

Dans ses bagages : des livres, des instruments, et un mannequin articulé en tissu et cuir qu'elle a elle-même conçu pour enseigner les manœuvres obstétricales sans mettre de vraies patientes en danger.

En vingt-cinq ans, elle formera environ 10 000 accoucheuses à travers la France. C'est la première grande campagne de santé publique de l'histoire française.

Paris, le traité, le mannequin

Angélique Marguerite Le Boursier du Coudray naît vers 1712-1714, probablement à Paris ou à Clermont-Ferrand selon les sources — les archives divergent sur ce point comme sur bien des détails de sa jeunesse, les femmes du XVIIIe siècle laissant peu de traces avant leur vie professionnelle. Elle monte à Paris, apprend la sage-femme sous les meilleurs maîtres, et est reçue maîtresse sage-femme à Paris en 1740 — un titre exigeant, réservé aux meilleures, qu'elle exerce pendant seize ans.

Elle exerce à Paris avec une réputation croissante, et observe avec inquiétude la mortalité catastrophique des femmes qui accouchent dans les campagnes françaises — assistées par des femmes sans formation, utilisant des manœuvres dangereuses. En 1751, sur recommandation du frère Côme, elle rejoint un temps Thiers avant de s'établir en Auvergne, où elle commence à former gratuitement les matrones des campagnes.

En 1759, elle publie l'Abrégé de l'Art des accouchements — le premier manuel obstétrical pratique destiné aux sages-femmes rurales. Une seconde édition, en 1777, sera enrichie de 26 gravures en couleur, une nouveauté éditoriale pour l'époque. Elle invente aussi son mannequin pédagogique — surnommé « la Machine » — un bassin articulé en tissu et cuir, avec utérus, fœtus et cordon ombilical, permettant de simuler les différentes présentations et d'enseigner les manœuvres sans risque.

La mission royale

Le 19 octobre 1759, Louis XV — préoccupé par la dépopulation du royaume et la mortalité infantile — lui confère un brevet royal, confirmé par un second en 1767, l'autorisant à former des accoucheuses dans tout le royaume, assorti d'une pension annuelle de 8 000 livres. Sa mission se poursuit sans interruption sous Louis XVI jusqu'en 1783.

Du Coudray part. Province après province, elle s'installe pendant plusieurs semaines ou plusieurs mois, organise des cours théoriques et pratiques de deux mois, fait pratiquer sur son mannequin, supervise des accouchements réels. Elle forme aussi, lors de stages complémentaires de deux semaines, des chirurgiens chargés à leur tour de former d'autres accoucheuses dans les zones qu'elle n'a pas eu le temps de visiter elle-même.

Elle visite l'Auvergne, le Languedoc, la Bourgogne, l'Alsace, la Normandie, la Bretagne, le Roussillon. En vingt-cinq ans, elle couvre presque tout le territoire français, à l'exception notable du Midi méditerranéen.

La première simulation médicale de l'histoire

Le mannequin de Du Coudray est une innovation pédagogique sans précédent. Pour la première fois, des gestes médicaux complexes — version podalique, extraction en cas de présentation difficile, manœuvres hémostatiques — sont enseignés sur un objet artificiel avant d'être pratiqués sur des patientes.

Ce principe — apprendre à faire sans risquer de mal faire — est au cœur de toute la pédagogie médicale moderne. Les simulateurs haute-fidélité que les étudiants en médecine et les sages-femmes utilisent aujourd'hui dans les centres de simulation sont les héritiers directs du mannequin de Du Coudray. Un seul exemplaire de sa Machine a survécu jusqu'à aujourd'hui, conservé au musée Flaubert et d'histoire de la médecine de Rouen.

L'héritage

Fatiguée par la goutte et l'âge, Angélique du Coudray confie progressivement ses tournées à sa nièce Marguerite Guillaumanche puis au mari chirurgien de celle-ci, avant de mourir vers 1789, dans le dénuement selon certains témoignages — au moment même où la Révolution qui abolira les corporations professionnelles commence. Elle n'a pas laissé de mémoires. Mais les milliers d'accoucheuses qu'elle a formées, et les mères et nouveau-nés que cette formation a peut-être sauvés, constituent un héritage silencieux et immense. En 2026, son nom rejoint ceux de 71 autres femmes scientifiques honorées sur la tour Eiffel, aux côtés des savants qui y figurent depuis 1889.

La gynécologie-obstétrique moderne se souvient d'elle comme de la première professionnelle de santé à avoir organisé une formation systématique des accoucheurs, et comme l'inventrice du premier simulateur médical de l'histoire.


Suite de la série : Semmelweis · Agnodice · Madeleine Brès. Explore la gynécologie-obstétrique.

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