Semmelweis : le médecin qui a sauvé des mères en se lavant les mains
Ignace Semmelweis (1818-1865) a découvert que le lavage des mains des médecins sauvait des vies en prévenant la fièvre puerpérale — et est mort incompris, 20 ans avant que Pasteur lui donne raison.

En 1847, dans la maternité de l'Hôpital Général de Vienne, Ignace Semmelweis fait un constat qui l'obsèdera jusqu'à sa mort : dans la clinique 1, où les étudiants en médecine et les obstétriciens apprennent leur métier, la mortalité des accouchées est de 10 à 15%. Dans la clinique 2, réservée aux sages-femmes, elle est de 4%. Les femmes implorent d'être admises en clinique 2. Certaines accouchent dans la rue plutôt que d'entrer en clinique 1.
Semmelweis observe, compare, cherche. Il trouve.
Pest, Vienne, une observation qui change tout
Ignace Philippe Semmelweis naît le 1er juillet 1818 à Buda (aujourd'hui la rive ouest de Budapest, alors distincte de Pest), cinquième enfant d'un épicier prospère d'origine allemande. Destiné par son père à une carrière de juriste, il entame des études de droit à Pest avant d'assister par hasard, lors d'un séjour à Vienne, à l'autopsie d'une femme morte de fièvre puerpérale — un épisode qui décide de sa vocation médicale. Il fait ses études de médecine à Vienne, s'oriente vers l'obstétrique, et est nommé assistant à la première clinique de la maternité de l'Hôpital Général de Vienne en 1846.
La différence de mortalité entre les deux cliniques le hante. Il cherche toutes les explications possibles — le côté de la pièce où les femmes accouchent, la position de l'accouchement, le prêtre qui passe administrer les derniers sacrements (une superstition des patientes voulait que sa présence portait malheur). Aucune explication ne tient.
La mort de Kolletschka et la révélation
En mars 1847, son ami le Pr Kolletschka meurt d'une septicémie après une blessure par un scalpel lors d'une autopsie. L'autopsie de Kolletschka révèle des lésions identiques à celles des femmes mortes de fièvre puerpérale.
La lumière s'allume : les étudiants en médecine de la clinique 1 passaient directement des salles d'autopsie aux salles d'accouchement, sans se laver les mains. Ils transportaient ainsi des « particules cadavériques » (la théorie des germes n'existait pas encore) sur leurs mains vers les parturientes. Les sages-femmes de la clinique 2 ne pratiquaient pas d'autopsies — d'où leur taux de mortalité inférieur.
Le chlorure de chaux et la preuve
En mai 1847, Semmelweis impose le lavage des mains au chlorure de chaux (une solution désinfectante) avant chaque examen obstétrical. En quelques mois, la mortalité dans sa clinique s'effondre : de 10% à 1,3%.
C'est la première preuve historique que l'hygiène des mains médicales sauve des vies. Il n'a pas de théorie pour expliquer pourquoi — la théorie des germes de Pasteur viendra vingt ans plus tard. Mais les chiffres sont implacables.
Le refus de la communauté médicale
Semmelweis publie enfin ses travaux en 1861 — 14 ans après sa découverte. Trop tard, trop peu. Ses résultats impliquent quelque chose d'insupportable pour la profession médicale : les médecins tuaient leurs patientes. Sans le vouloir, mais tuaient quand même. Cette implication était inacceptable pour la plupart de ses contemporains.
Il se bat, écrit des lettres de plus en plus véhémentes, s'épuise dans une guerre que personne ne voulait avoir avec lui.
La mort tragique
En juillet 1865, Semmelweis est interné dans un asile psychiatrique à Vienne après une dépression sévère et un comportement erratique. Il meurt deux semaines plus tard, le 13 août 1865, à 47 ans, de septicémie. La version longtemps popularisée — notamment par la thèse de médecine que lui consacra Louis-Ferdinand Céline en 1924 — voulait qu'il se soit blessé lors d'une autopsie, un écho tragique à la mort de son ami Kolletschka vingt ans plus tôt. Les travaux historiques plus récents pointent plutôt vers une origine moins poétique et plus sombre : des blessures infectées consécutives à des coups reçus des gardiens de l'asile où il était interné.
Quelle que soit la version exacte, l'ironie demeure : il meurt de l'infection qu'il avait passé sa vie à combattre. Deux ans plus tard, Lister publie ses travaux sur l'antisepsie chirurgicale, fondés sur la théorie des germes de Pasteur — et reçoit la reconnaissance que Semmelweis n'avait pas eue.
L'héritage : 150 ans plus tard, le lavage des mains est encore un enjeu
La mortalité maternelle par fièvre puerpérale, qui dépassait 10% dans certaines maternités viennoises, est aujourd'hui inférieure à 0,01% dans les pays développés. Ce miracle silencieux s'appelle hygiène hospitalière.
Pourtant, les études de l'OMS montrent que les professionnels de santé observent encore insuffisamment les protocoles de lavage des mains dans les hôpitaux — 150 ans après Semmelweis. Son combat n'est pas tout à fait terminé.
La gynécologie-obstétrique et la santé publique modernes lui doivent une dette immense.
Suite de la serie : Lister · Pasteur · Nightingale. Explore la gynécologie-obstétrique.
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