Justine Siegemund : la sage-femme autodidacte qui a écrit le manuel de référence allemand
Justine Siegemund (1636-1705), sage-femme de la cour de Brandebourg, a rédigé le manuel d'obstétrique le plus lu écrit par une femme en Allemagne, après avoir appris son art suite à un diagnostic erroné.

Vers 20 ans, une jeune femme silésienne souffre de douleurs pelviennes que plusieurs sages-femmes, l'une après l'autre, diagnostiquent à tort comme une grossesse. Frustrée par ces erreurs répétées, elle décide de comprendre elle-même le corps féminin — en autodidacte, sans aucune formation officielle. Cette femme, Justine Siegemund, va devenir l'une des sages-femmes les plus renommées d'Europe et l'autrice du manuel obstétrical allemand le plus lu de son siècle.
Un diagnostic erroné à l'origine d'une vocation
Née le 26 décembre 1636 à Rohnstock, en Basse-Silésie (aujourd'hui en Pologne), Justine Siegemund épouse en 1655 Christian Siegemund, comptable, dans un mariage qui durera 42 ans. À vingt ans, elle souffre d'un prolapsus utérin — un affaissement des organes pelviens — que plusieurs sages-femmes consultées diagnostiquent, à tort, comme une grossesse. Cette expérience personnelle frustrante la pousse à apprendre elle-même la pratique obstétricale.
Fait notable pour l'époque : n'ayant jamais eu d'enfant, elle aurait techniquement dû être disqualifiée pour exercer ce métier, où seules les femmes ayant elles-mêmes accouché étaient censées pouvoir prétendre au titre de sage-femme. Elle pratique son premier accouchement en 1659, appelée pour un cas difficile lié à un bras de bébé mal positionné.
Sage-femme de la cour de Brandebourg
Sa réputation grandit rapidement, jusqu'à ce qu'elle obtienne le titre de sage-femme de la cour de Brandebourg. Appelée dans toute l'Europe pour assister des accouchements princiers — une vingtaine au total — elle devient une spécialiste reconnue de l'obstétrique. C'est Marie II d'Orange, future reine d'Angleterre, qui lui suggère de rédiger un manuel de formation destiné aux sages-femmes, pour transmettre son savoir au-delà des cas qu'elle peut traiter personnellement.
Une technique pour sauver les présentations de l'épaule
Parmi ses contributions cliniques majeures, Siegemund met au point une intervention à deux mains pour traiter la présentation de l'épaule — une situation où le bébé se présente de travers dans l'utérus, souvent fatale pour la mère et l'enfant à cette époque, avant l'invention généralisée du forceps. Sa technique consiste à sécuriser une extrémité du bébé à l'aide d'une écharpe pour le faire pivoter en sécurité vers une position permettant l'accouchement.
1690 : le manuel qui fait référence en Allemagne
Sur la base de notes rigoureuses tenues lors de ses accouchements, Siegemund publie en 1690 son ouvrage majeur : Die Kgl. Preußische und Chur-Brandenburgische Hof-Wehemutter (« La Sage-femme de la Cour de Brandebourg »). Le livre adopte une forme pédagogique originale : un dialogue entre elle-même et une élève fictive nommée Christina, qui pose les questions qu'une véritable apprentie pourrait poser.
L'ouvrage aborde systématiquement les complications possibles de l'accouchement — mauvaises présentations, problèmes de cordon ombilical, placenta praevia — et insiste sur l'importance du lien entre la sage-femme et la mère, notamment un accompagnement psychologique attentif tout au long du travail. Il devient rapidement l'ouvrage allemand publié par une femme le plus lu de son époque, et le premier texte complet sur l'accouchement dans l'Allemagne du XVIIe siècle — traduit dans plusieurs autres langues peu après sa parution.
Une carrière contestée, mais jamais démentie
Comme beaucoup de femmes ayant atteint une position d'autorité inhabituelle pour leur époque, Siegemund fait face à plusieurs attaques de jalousie professionnelle masculine, notamment de la part de médecins qui contestent ses compétences ou ses méthodes. À chaque fois, son expérience clinique considérable et ses résultats lui permettent de surmonter ces affronts et de préserver sa réputation.
Un chiffre resté dans la mémoire collective
Justine Siegemund meurt le 10 novembre 1705 à Berlin, à 68 ans. Lors de ses funérailles, un diacre rapporte un chiffre resté célèbre : au cours de sa carrière, elle aurait accompagné près de 6 200 naissances. Google a consacré un Doodle à son anniversaire pour célébrer cette pionnière autodidacte, dont l'œuvre a permis à des générations de sages-femmes allemandes de s'instruire sans nécessairement passer par la formation médicale réservée aux hommes de son époque.
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