Culture médicale

Madeleine Pelletier : la psychiatre féministe qui a brisé tous les plafonds de verre

Madeleine Pelletier (1874-1939), première femme interne en psychiatrie en France, militante féministe radicale, incarne la résistance des femmes face aux discriminations médicales du début du XXe siècle.

⏱ 6 min de lecture·1 juillet 2026
Portrait de Madeleine Pelletier (1874-1939), première femme interne en psychiatrie en France
Portrait de Madeleine Pelletier — domaine public, Wikimedia Commons

En 1903, dans les couloirs d'un hôpital psychiatrique parisien, une jeune femme de 28 ans en costume masculin prend son service comme interne en psychiatrie. Madeleine Pelletier vient de remporter une bataille juridique de plusieurs années pour avoir le droit de passer le concours de l'internat. Elle l'a passé. Elle l'a réussi. Et maintenant elle est là, première femme interne en psychiatrie de France, dans un service qui n'avait jamais voulu d'elle — et qui, à vrai dire, ne la veut toujours pas.

Elle en avait l'habitude. Toute sa vie a été construite sur ce principe : aller là où on ne l'attendait pas, et y rester.

La Halle aux légumes, l'ascension par le savoir

Madeleine Pelletier naît Anne Pelletier le 18 mai 1874 à Paris, dans un milieu particulièrement défavorisé : son père est chauffeur de fiacre, sa mère marchande de légumes, tous deux très croyants et de sensibilité royaliste — des convictions auxquelles la jeune Madeleine s'opposera très tôt. Elle interrompt l'école à 12 ans et fréquente dès l'adolescence les cercles anarchistes et socialistes, avant de reprendre ses études huit ans plus tard. Elle obtient son baccalauréat, puis s'inscrit en faculté de médecine. Là encore, la voie est ouverte depuis Madeleine Brès (1875), mais les obstacles pratiques restent immenses. Elle se tourne d'abord vers l'anthropologie physique, où elle travaille sur les différences entre cerveaux masculin et féminin, avant de se spécialiser en psychiatrie — une discipline où la présence féminine est encore plus rare qu'ailleurs.

Le combat juridique pour l'internat

En 1900, Paris autorise officiellement les femmes à se présenter aux concours hospitaliers. Mais les jurys ont une façon simple d'y remédier : ils refusent les candidatures féminines sans même les examiner. Pelletier attaque en justice. Elle obtient un jugement qui oblige les jurys à recevoir sa candidature.

En 1903, elle passe le concours de l'internat en psychiatrie. Elle le réussit. C'est une première absolue en France. Et le début d'une carrière qui sera, à chaque étape, une bataille contre les résistances institutionnelles.

Une psychiatre, une anthropologue, une militante

Pelletier exerce la psychiatrie, mais elle est aussi chercheuse. Elle publie des travaux en anthropologie physique sur les différences supposées entre cerveaux masculins et féminins — un sujet alors utilisé pour justifier l'infériorité intellectuelle des femmes. Pelletier démontre, données à l'appui, que ces différences sont construites socialement, pas biologiquement. Une conclusion que les neurosciences du XXIe siècle ont largement confirmée.

En parallèle, elle milite. Pour le droit de vote des femmes — la France ne l'accordera qu'en 1944, cinq ans après sa mort. Pour le droit à l'avortement — illégal jusqu'en 1975. Pour l'égalité salariale, l'accès des femmes à toutes les professions, la laïcité de l'enseignement. Elle publie des brochures, tient des conférences, anime des cercles politiques. Elle est membre du Parti socialiste et entretient des contacts avec des milieux anarchistes.

Son costume masculin — costume, cravate, chapeau d'homme — est un acte politique délibéré. Elle refuse de porter les signes extérieurs d'une féminité sociale qui, dit-elle, enferme les femmes dans leur subordination.

La psychiatre internée

En 1937, Pelletier est victime d'un AVC qui la rend hémiplégique. Elle reprend pourtant ses combats après sa convalescence, avec des moyens réduits.

En 1939, à 65 ans, elle est arrêtée pour avoir participé à l'avortement d'une fillette de 13 ans, enceinte après un viol par son frère. Compte tenu de son état de santé — la paralysie consécutive à son AVC —, le tribunal reconnaît qu'elle n'a matériellement pas pu pratiquer elle-même cet acte, et elle bénéficie d'un non-lieu sur ce chef précis. Mais les juges la déclarent tout de même « dangereuse pour elle-même, pour autrui et pour l'ordre public », et la font interner d'office. Elle est d'abord conduite à Sainte-Anne — l'hôpital où elle avait débuté sa carrière d'interne trente ans plus tôt —, puis à l'asile de Perray-Vaucluse à Épinay-sur-Orge, où sa santé physique et mentale se détériore. Elle meurt d'un second accident vasculaire cérébral le 29 décembre 1939, quelques mois après son internement — une psychiatre enfermée, sans jamais avoir été condamnée, dans le type même d'institution qu'elle avait consacré sa carrière à réformer.

Ce que Pelletier dit aux futurs médecins

Pelletier dit que les droits professionnels ne s'accordent pas — ils se conquièrent. Elle a dû aller au tribunal pour avoir le droit de passer un concours. Les médecins qui l'ont précédée et suivie dans cette bataille ont transformé une profession qui, il y a un siècle, excluait les femmes.

Elle dit aussi que le médecin n'est pas seulement un technicien du corps — il est aussi un citoyen engagé dans son époque. La santé est politique. L'accès aux soins est politique. L'avortement et la contraception — pour lesquels Pelletier a été condamnée — sont des enjeux médicaux et des droits fondamentaux.


Suite de la série : Madeleine Brès · Marie Curie · Françoise Barré-Sinoussi. Explore la psychiatrie.

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