René Leriche : le fondateur de la chirurgie artérielle et de la médecine de la douleur
René Leriche (1879-1955), chirurgien français, a fondé la chirurgie vasculaire artérielle, décrit le syndrome de Leriche et posé les bases de la médecine de la douleur comme discipline à part entière.

Il y a une phrase de René Leriche qui résume mieux que n'importe quelle définition médicale ce qu'est la santé : « La santé, c'est la vie dans le silence des organes. »
Cette formule dit quelque chose d'essentiel : un corps sain ne se fait pas sentir. Le cœur bat, les artères irriguent, les poumons respirent — sans signal, sans douleur, sans conscience. C'est quand les organes commencent à parler que la maladie commence. Leriche a construit toute une vision de la médecine sur cette intuition — et a fondé deux disciplines en chemin : la chirurgie artérielle et la médecine de la douleur.
Roanne, Lyon, le Collège de France
René Leriche naît le 12 octobre 1879 à Roanne, dans la Loire, troisième garçon d'une fratrie de sept enfants, fils d'un avoué et descendant d'une lignée de médecins lyonnais. Il fait ses études de médecine à Lyon, où il reste pour exercer et enseigner. La chirurgie lyonnaise de l'époque est une école de rigueur et d'innovation — Leriche s'y forme sous Mathieu Jaboulay, qui l'initie à la chirurgie vasculaire et à la chirurgie du système sympathique, y enseigne, y forge ses convictions.
Pendant la Première Guerre mondiale, il opère d'abord sur le front avant de diriger à Paris deux services chirurgicaux militaires. En 1917, il publie coup sur coup deux ouvrages : l'un sur les fractures de guerre, l'autre déjà consacré au traitement de la douleur — les blessures massives du conflit ayant considérablement enrichi son expérience clinique de la souffrance et de sa prise en charge.
En 1924, il est nommé à Strasbourg, puis en 1937 au Collège de France — la plus haute institution d'enseignement français — où il occupe la chaire de médecine expérimentale. Il est le premier chirurgien à accéder à cette chaire prestigieuse, qui avait été celle de Claude Bernard un demi-siècle plus tôt. Parmi ses nombreux élèves figure Michael DeBakey, qui deviendra l'un des plus grands chirurgiens cardiovasculaires américains du XXe siècle. En 1939, la médaille Lister lui est décernée pour sa contribution à la science chirurgicale.
Le syndrome de Leriche (1923)
En 1923, Leriche décrit pour la première fois le tableau clinique d'une occlusion chronique de l'aorte abdominale au niveau de sa bifurcation en artères iliaques. La triade est caractéristique :
- Claudication intermittente bilatérale : douleur à la marche qui force à s'arrêter, disparaissant au repos
- Impuissance (absence d'érection) : par ischémie des artères hypogastriques
- Absence de pouls fémoral : signe physique objectif de l'occlusion
Ce syndrome de Leriche est encore enseigné dans tous les cours de chirurgie vasculaire et de médecine interne. Son identification précise — clinique, physiopathologique et thérapeutique — a permis de développer des interventions chirurgicales ciblées : la thromboendartériectomie, puis les pontages aorto-bifémoraux qui ont transformé le pronostic de ces patients.
La chirurgie artérielle : opérer ce qu'on n'opérait pas
Avant Leriche, les artères étaient considérées comme intouchables. Les ligatures en cas de traumatisme, oui — mais la chirurgie reconstructrice des artères malades, non. Leriche change cela en développant la sympathectomie périartérielle (section du système nerveux sympathique pour dilater les artères spastiques) et les premières résections-reconstructions artérielles.
Il forme une génération de chirurgiens vasculaires français qui vont raffiner et étendre ses techniques. La chirurgie vasculaire moderne — pontages, endartériectomies, angioplasties — lui doit ses fondations conceptuelles et techniques.
La chirurgie de la douleur (1937)
En 1937, Leriche publie La Chirurgie de la douleur — premier traité médical consacré à la douleur comme entité clinique à traiter en elle-même. Sa vision est révolutionnaire pour l'époque : il distingue la douleur utile (signal d'alarme aigu) et la douleur inutile (douleur chronique qui ne signe plus aucune urgence mais épuise et détruit le patient).
Cette distinction fonde la médecine de la douleur comme discipline autonome — les consultations de la douleur, les centres anti-douleur, les soins palliatifs modernes s'inscrivent tous dans cette tradition. Traiter la douleur chronique pour elle-même, pas seulement comme symptôme d'une autre maladie : c'est Leriche.
Leriche a aussi laissé, sur son propre métier, une formule restée célèbre chez les chirurgiens du monde entier : « Tout chirurgien porte en lui un petit cimetière, dans lequel il va de temps en temps faire oraison — cimetière d'amertume et d'hysope, auquel il demande la raison de certains de ses insuccès. » Une lucidité rare sur les limites de son propre art.
L'héritage lyonnais
Leriche meurt le 28 décembre 1955 à Cassis. Sa double empreinte sur la médecine française est indélébile : la chirurgie vasculaire comme spécialité autonome, et la douleur chronique comme objet médical légitime. Et une phrase — la vie dans le silence des organes — qui dit en quelques mots ce que des générations de médecins ont mis des livres à formuler.
Suite de la série : Harvey · Barnard · Lister. Explore la chirurgie vasculaire.
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