Culture médicale

Christiaan Barnard : l'homme qui a réalisé la première greffe du cœur

Christiaan Barnard (1922-2001), chirurgien sud-africain, a réalisé en décembre 1967 la première transplantation cardiaque humaine, ouvrant l'ère de la chirurgie cardiaque moderne.

⏱ 7 min de lecture·1 juillet 2026
Portrait de Christiaan Barnard (1922-2001), chirurgien réalisateur de la première greffe du cœur en 1967
Portrait de Christiaan Barnard — domaine public, Wikimedia Commons

Dans la nuit du 2 au 3 décembre 1967, dans une salle d'opération de l'Hôpital Groote Schuur au Cap, en Afrique du Sud, Christiaan Barnard soulève un cœur humain de la poitrine de Louis Washkansky et le pose dans un bac de solution saline. Puis il prend le cœur de Denise Darvall — 25 ans, morte d'un accident de voiture quelques heures plus tôt — et le place dans la cavité thoracique ouverte. Neuf heures d'opération. Quand le courant électrique redémarre le cœur greffé, il bat. Washkansky est vivant avec le cœur d'une autre personne.

C'est l'une des images les plus saisissantes de l'histoire médicale : le cœur — symbole millénaire de l'identité, de l'amour, de l'âme — venait d'être remplacé comme une pièce de mécanique. La chirurgie entrait dans une nouvelle ère.

Beaufort West, le Cap, Stanford

Christiaan Neethling Barnard naît le 8 novembre 1922 à Beaufort West, dans le Karoo (Afrique du Sud), fils d'un pasteur de l'Église réformée néerlandaise. Enfant, il perd un de ses frères, mort d'une malformation cardiaque — un deuil qui marque profondément la famille et qu'on présente souvent comme à l'origine de sa vocation pour la chirurgie du cœur. Il fait ses études médicales à l'Université du Cap, s'intéresse à la chirurgie cardiaque dans les années 1950 — une spécialité à peine naissante — et part à Minneapolis puis à Stanford pour apprendre les techniques du cœur ouvert sous Norman Shumway et Richard Lower.

C'est à Stanford que tout se met en place. Shumway et Lower mettent au point, sur des chiens, la technique de transplantation cardiaque. Barnard l'apprend, la pratique, et rentre au Cap avec la conviction que le moment est venu de la réaliser sur l'homme. Shumway, plus méticuleux, n'a pas encore sauté le pas. Barnard, lui, va le faire.

Le 3 décembre 1967 : une nuit dans l'histoire

Louis Washkansky, 54 ans, diamantaire de Johannesburg, souffre d'une insuffisance cardiaque grave. Il a déjà eu plusieurs infarctus. Sans greffe, il mourra dans les semaines suivantes.

Denise Darvall, 25 ans, est renversée par un chauffard ivre le 2 décembre 1967, sur le chemin de la boulangerie avec sa mère (qui meurt sur le coup). À l'hôpital, les médecins constatent une mort cérébrale irréversible. Son père, Marius Darvall, donne son accord pour le prélèvement du cœur.

L'opération commence à 3 heures du matin le 3 décembre. Barnard coordonne deux équipes — l'une prélève le cœur de Denise Darvall, l'autre prépare Washkansky. Neuf heures plus tard, le cœur greffé bat. Washkansky reprend conscience, parle, mange. Le monde entier vit en direct cette révolution médicale.

Louis Washkansky mourra 18 jours plus tard d'une pneumonie — son système immunitaire, affaibli par les immunosuppresseurs nécessaires pour éviter le rejet, n'a pas résisté à l'infection. Mais la preuve de faisabilité était faite.

Le rejet : le vrai obstacle

La technique chirurgicale n'était pas le problème — Barnard et ses équipes la maîtrisaient. Le problème, c'était le rejet immunologique : le système immunitaire du receveur reconnaît le greffon comme un corps étranger et l'attaque. Les immunosuppresseurs disponibles en 1967 (corticoïdes, azathioprine) étaient à la fois insuffisants contre le rejet et très toxiques.

La transplantation cardiaque ne deviendra vraiment viable qu'avec la ciclosporine, découverte en 1976 par Jean-François Borel et introduite en clinique en 1983. La survie médiane après greffe cardiaque est aujourd'hui de 12 à 15 ans — un résultat inimaginable en 1967.

L'impact éthique : la mort cérébrale

La greffe de Barnard a forcé le monde médical et juridique à définir précisément ce qu'est la mort cérébrale. Pour prélever un cœur viable, il faut un donneur dont le cerveau est mort mais dont le corps est encore maintenu en vie par des machines. Est-ce que c'est éthiquement acceptable de prélever un organe sur quelqu'un qui respire encore, même artificiellement ?

Cette question — tabou avant 1967 — a dû être tranchée rapidement. La définition de la mort cérébrale, le cadre juridique du prélèvement d'organes, le consentement présumé : tous ces dispositifs que nous connaissons aujourd'hui ont été précipités par la transplantation de Barnard. L'éthique médicale moderne doit beaucoup à cette nuit du 3 décembre 1967.

L'héritage : la cardiologie interventionnelle et la transplantation

La cardiologie et la chirurgie vasculaire modernes portent l'empreinte de cet acte fondateur. Environ 5 000 à 6 000 greffes cardiaques sont réalisées chaque année dans le monde, avec des résultats excellents. Les perspectives futures — xénogreffe (greffe de cœur de porc génétiquement modifié), cœurs artificiels totaux, ingénierie tissulaire — cherchent toutes à résoudre le problème que Barnard avait identifié dès 1967 : la pénurie de donneurs humains.

Barnard est mort le 2 septembre 2001 à Paphos, à Chypre, d'une crise d'asthme, à 78 ans. Il avait lui-même souffert d'arthrite rhumatoïde qui avait mis fin à sa carrière chirurgicale en 1983 — une cruelle ironie pour un chirurgien des mains.


Suite de la série : Harvey · Laennec · Pasteur. Explore la cardiologie et la chirurgie vasculaire.

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