Culture médicale

Pierre Fauchard : le père de la chirurgie dentaire moderne

Pierre Fauchard (1678-1761), chirurgien français, a fondé la dentisterie comme discipline médicale autonome avec son traité Le Chirurgien Dentiste (1728), premier ouvrage scientifique complet sur les dents.

⏱ 8 min de lecture·1 juillet 2026 🔄 Mis à jour le 23 juillet 2026
Portrait de Pierre Fauchard (1678-1761), fondateur de la dentisterie moderne
Portrait de Pierre Fauchard — domaine public, Wikimedia Commons

Au XVIIe siècle, quand une dent faisait mal, on allait voir l'arracheur de dents sur la place du marché — un saltimbanque qui opérait en public, au son du tambour pour couvrir les cris, avec des pinces et une dextérité plus proche du forgeron que du médecin. Pierre Fauchard a décidé que les dents méritaient mieux. En 1728, il publie Le Chirurgien Dentiste — et fonde, d'un seul livre, une discipline médicale qui n'existait pas encore.

Bretagne, marine, Paris : une vocation inattendue

Pierre Fauchard naît en 1678 en Bretagne, fils d'un tisserand, Gilles Fauchard, et de Mathurine Germain — une origine modeste, loin des cercles savants de son époque. À 15 ans, contre l'avis de sa famille, il s'engage dans la marine royale française, où il devient l'élève d'Alexandre Poteleret, chirurgien-major des vaisseaux du roi, réputé pour son expérience des maladies de la bouche — même si, précisent les historiens qui ont étudié sa biographie, aucun document d'époque ne permet de confirmer avec certitude cette formation, connue uniquement par ce que Fauchard en dit lui-même dans la préface de son traité.

C'est dans ce contexte — des matelots aux dents abîmées par le scorbut, les infections, les traumatismes — que Fauchard développe ses premières compétences dentaires. Il observe, expérimente, note. Il s'installe à Angers en 1696, exerçant déjà comme chirurgien-dentiste itinérant à travers la France, avant de monter à Paris vers 1718, où il ouvre boutique et bâtit une clientèle aristocratique.

1728 : Le Chirurgien Dentiste

Le 15 octobre 1728 paraît Le Chirurgien Dentiste, ou Traité des Dents — deux volumes, 900 pages, 42 planches illustrées. C'est un événement sans précédent dans l'histoire médicale.

Fauchard y décrit :

  • L'anatomie des dents — structure, racines, insertion dans l'os alvéolaire
  • Les maladies — caries, abcès, maladies parodontales (il réfute définitivement la théorie médiévale du « ver des dents » qui serait responsable des caries)
  • Les traitements — extractions bien sûr, mais aussi obturations au plomb ou à l'étain pour conserver les dents cariées
  • Les prothèses — dents artificielles sur base d'ivoire ou d'os, systèmes d'attache
  • L'orthodontie — il décrit le « bandeau », un fil métallique destiné à aligner les dents

Ce traité est traduit en allemand en 1733, en anglais en 1946, en espagnol. Il fait de Fauchard une référence internationale.

Réfuter le ver des dents

La contribution conceptuelle peut-être la plus importante de Fauchard est la réfutation de la théorie du ver des dents. Depuis l'Antiquité, une croyance persistante attribuait les douleurs dentaires à un ver minuscule qui rongeait la dent de l'intérieur. Fauchard démontre par l'observation directe qu'aucun ver n'existe — que la carie est une destruction chimique et bactérienne du tissu dentaire, depuis l'extérieur vers l'intérieur.

Cette réfutation semble anodine. Elle est fondamentale : elle transforme la carie d'une malédiction divine ou d'une invasion parasitaire en une maladie compréhensible, traitable, et surtout évitable. L'hygiène dentaire et la dentisterie préventive naissent conceptuellement avec cette démonstration.

Une fin de vie assombrie par les procès

En 1734, à l'apogée de sa réputation parisienne, Fauchard acquiert le château et le domaine de Grand-Mesnil, près de Paris — signe de sa réussite matérielle. Sa vie personnelle est cependant marquée par les épreuves : son épouse Elisabeth meurt en 1739 ; il se remarie en 1747 avec la petite-cousine de celle-ci, Louise Rousselot, avant de s'en séparer sur le plan patrimonial trois ans plus tard. Les dix dernières années de sa vie sont assombries par d'incessantes complications judiciaires.

Fauchard a formé plusieurs disciples, mais son unique véritable élève et associé reste Laurent Tugdual-Duchemin, son beau-frère, avec lequel il exerce conjointement à partir de 1741. À la mort de Duchemin en 1760, très affecté, Fauchard s'associe une dernière fois avec André Leroux de la Fonde, qui lui succédera à sa mort l'année suivante.

L'héritage : du marché à la clinique

Pierre Fauchard a fait pour la dentisterie ce qu'Hippocrate a fait pour la médecine : la sortir de l'empirisme brutal pour en faire une discipline rigoureuse, fondée sur l'observation et la transmission du savoir.

Chaque chirurgien-dentiste qui soigne, restaure et prévient plutôt qu'arracher est l'héritier de cette révolution. Et chaque patient qui repart du cabinet avec sa dent conservée peut remercier Pierre Fauchard.

Fauchard meurt à Paris en mars 1761, à 83 ans, après plus de quatre décennies passées à soigner et à écrire.


Suite de la série Culture médicale : Ambroise Paré · Harvey Cushing · Hippocrate. Explore les spécialités dentaires.

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