Charles-François Félix de Tassy : le chirurgien qui opéra Louis XIV et sauva l'honneur de la chirurgie
Charles-François Félix de Tassy (1635-1703), premier chirurgien de Louis XIV, opère avec succès le roi d'une fistule anale en 1686 — un acte fondateur pour la reconnaissance de la chirurgie comme discipline médicale à part entière.

Le 18 novembre 1686, dans le plus grand secret d'un château de Versailles, un chirurgien joue sa carrière — et une bonne partie de sa vie — en opérant le roi de France lui-même. Charles-François Félix de Tassy n'est pas resté dans l'histoire pour une découverte scientifique majeure, mais pour un acte chirurgical d'une audace rare, qui a durablement changé le regard porté sur sa profession.
Une charge héritée du père
Charles-François Tassy, dit Félix, naît vers 1635 à Avignon. Il est le fils de François Félix, seigneur de Stain, lui-même premier chirurgien du roi de 1653 à 1678. À la mort de son père, Charles-François lui succède dans cette fonction prestigieuse auprès de Louis XIV — une charge qui se transmet alors presque comme un patrimoine familial, son propre fils lui succédant à son tour par la suite.
Le mal secret du Roi-Soleil
À partir du début de l'année 1686, Louis XIV souffre d'une fistule anale — un abcès chronique, probablement lié à sa pratique intensive et quotidienne de l'équitation. Le mal est d'abord tenu secret : on évoque officiellement une simple "tumeur à la cuisse". Le premier médecin du roi, Antoine Daquin, tente différents traitements — onguents, eaux thermales de Barèges — sans parvenir à une guérison durable. Après des mois de souffrance, il devient évident que seule une intervention chirurgicale peut résoudre le problème.
Le contexte est délicat : à cette époque, Louis XIV ne tient pas les chirurgiens en haute estime, et l'idée d'une opération l'inquiète profondément.
Un entraînement clandestin sur des indigents
Conscient de l'ampleur du risque qu'il prend — un échec pourrait lui coûter bien plus que sa réputation — Félix de Tassy adopte une démarche d'une rigueur inhabituelle pour l'époque : il s'entraîne d'abord sur environ 75 patients atteints de la même pathologie, des indigents et prisonniers réquisitionnés dans les hospices parisiens, avant d'opérer le roi.
C'est à l'occasion de cette préparation qu'il conçoit un instrument spécifique : un bistouri courbé, resté célèbre sous le nom de "bistouri à la royale", associé à un écarteur permettant de guider précisément l'incision le long du trajet de la fistule. Cette méthode, aujourd'hui conservée au musée d'histoire de la médecine, témoigne d'une approche presque méthodique de la préparation chirurgicale, bien avant l'existence d'une formation médicale structurée pour les chirurgiens.
L'opération du 18 novembre 1686
L'intervention a lieu dans le plus grand secret, en présence de plusieurs médecins du roi — Daquin, Fagon, Bessières, La Raye — et de Madame de Maintenon, qui tient la main du souverain durant toute l'opération. Réalisée sans anesthésie, elle dure environ trois heures. Selon la tradition rapportée par les mémorialistes de l'époque, le roi aurait demandé à être traité "comme un paysan" plutôt que ménagé en raison de son rang.
L'opération est un succès complet. Trois mois plus tard, Louis XIV peut remonter à cheval.
Une réussite aux répercussions considérables
Le succès de l'intervention a un retentissement immédiat et spectaculaire, bien au-delà de la seule guérison du roi :
- Des célébrations dans tout le royaume, civiles et religieuses, saluent la guérison du souverain
- Félix reçoit une décoration royale et voit sa fortune et sa renommée assurées
- Une mode inattendue naît à la cour : se faire opérer d'une fistule, même sans en souffrir réellement, devient un signe de distinction à Versailles — au point que la Cour se passionne pour la chirurgie et assiste à des démonstrations publiques au Jardin du roi
L'héritage : la chirurgie sort de l'ombre
Au-delà de l'anecdote de cour, cet épisode a une portée plus profonde pour l'histoire de la médecine française. Au XVIIe siècle, la fonction de chirurgien reste encore largement confondue avec celle de barbier — un métier manuel, éloigné du prestige universitaire réservé aux médecins. Le succès très médiatisé de Félix de Tassy, dans la continuité du travail engagé un siècle plus tôt par Ambroise Paré, contribue à rehausser durablement l'image de la chirurgie comme discipline exigeant rigueur, méthode et compétence réelle — un jalon dans la longue histoire de la reconnaissance de la chirurgie comme discipline médicale à part entière.
Ce qu'il faut retenir
Charles-François Félix de Tassy n'a pas révolutionné la science médicale de son temps — mais il a démontré, dans des conditions extrêmes et sous une pression considérable, qu'un chirurgien pouvait réussir un acte technique complexe grâce à une préparation méthodique plutôt qu'à l'improvisation. Trois siècles plus tard, la chirurgie française repose sur des principes très différents (formation universitaire, DES de spécialité, encadrement rigoureux), mais l'exigence de préparation qu'incarnait déjà Félix de Tassy en 1686 reste, d'une certaine façon, au cœur du métier.
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