Nicolas Lémery : le pharmacien qui a démocratisé la chimie et fondé l'école française
Nicolas Lémery (1645-1715), pharmacien et chimiste français, a révolutionné la formation en pharmacie avec son Cours de Chymie, bestseller traduit en cinq langues, fondant la chimie pratique moderne.

Au milieu du XVIIe siècle, quand un apothicaire français voulait comprendre la chimie, il devait parcourir l'Europe en tant qu'apprenti, écouter des maîtres mystérieux murmurer des secrets en latin, mémoriser des recettes transmises oralement. La chimie était un art d'initiés, enveloppée de mystère alchimique, jalousement gardée.
Nicolas Lémery change tout cela. En 1675, il publie le Cours de Chymie — une révolution : la chimie expliquée dans la langue du peuple, avec des raisons, des précisions, de la clarté. C'est le manifeste de la chimie moderne française.
Un apothicaire sans latin
Nicolas Lémery naît en 1645 à Rouen d'une famille bourgeoise protestante. Ses parents le confient jeune en apprentissage chez son oncle Pierre Duchemin, maître apothicaire. Pas de latin, pas d'université, juste de la pratique — pipettes, fourneaux, distillation, expérimentation directe.
À 17 ans, il quitte Rouen pour Paris et étudie sous Christophe Glaser, le chimiste du Jardin du Roi. Glaser est brillant mais entravé par l'alchimie. Lémery le surpasse en refusant le mysticisme. Il apprend la chimie comme on apprend un métier : en faisant, en observant, en enregistrant.
Le Cours de Chymie (1675)
À 30 ans seulement, Lémery publie son Cours de Chymie, contenant la manière de faire les operations qui sont en usage dans la medecine. C'est un livre au format "in-12" (un petit format de poche, courant à l'époque) de plus de 600 pages, imprimé rue Galande à Paris. D'emblée, c'est un succès foudroyant.
Pourquoi ? Parce que Lémery enseigne réellement. Il ne cache rien. Il explique :
- Quels appareils utiliser (fourneaux, alambics, cucurbites)
- Comment préparer chaque opération
- Les températures, les durées, les dosages
- Surtout : pourquoi on fait chaque étape — quelle transformation chimique s'opère
Ce n'est pas juste un recueil de recettes ésotériques. C'est un manuel scientifique qui traite le lecteur comme quelqu'un de capable de comprendre.
Rééditions, traductions, succès européen
Le Cours est constamment réédité du vivant de Lémery — cinq éditions du vivant (1675, 1681, 1686, 1688, 1697). Chaque édition ajoute de nouvelles recettes, affine les explications. Après sa mort, il continue à être réédité jusqu'en 1757 — plus de 80 ans de succès ininterrompu.
Traduit en allemand (1683), en anglais (1686), en italien et en espagnol — des dizaines de milliers de chimistes, d'apothicaires, de médecins l'utilisent en Europe et en Amérique coloniale.
Plus qu'un recueil : une théorie corpusculaire
Lémery est plus ambitieux qu'un simple compilateur. Dans ses explications, il propose une théorie de la matière : il suggère que les propriétés chimiques des substances dépendent de la forme et de la dimension des petites particules qui les composent. C'est une ébauche de ce qui deviendra atomisme au siècle suivant — imprécis, mais fécond.
Toxicologie et pharmacologie
Lémery s'intéresse aussi aux poisons. Son Traité des Aliments (1702) et ses études de l'arsenic, du mercure, de l'antimoine — ce qui tue et à quelle dose — fondent la toxicologie. C'est de la pharmacologie empirique, pré-moderne, mais rigoureuse.
Reconnaissance académique et revers religieux
En 1699, Lémery est élu à l'Académie Royale des Sciences — reconnaissance majeure pour un apothicaire sans diplôme universitaire. C'est le début de sa consécration scientifique.
Mais en 1683, craintes religieuses. Lémery, protestant notoire, est forcé de quitter Paris pendant quelques années et s'exile en Angleterre où il exerce comme médecin. En 1686, après la révocation de l'Édit de Nantes, il renonce publiquement au protestantisme et revient à Paris — carrière restaurée, plus forte que jamais.
Il dirige une pharmacie prospère rue Saint-André des Arts, où il installe boutique et laboratoire. Il continue d'enseigner, d'écrire, d'expérimenter jusqu'à sa mort le 19 juin 1715 à 70 ans.
L'héritage chimique français
Lémery est souvent oublié par rapport à ses brillants successeurs de la fin du XVIIIe siècle (Lavoisier, etc.). Pourtant, c'est lui qui a démocratisé la chimie française. Qui l'a sortie du secret des alchimistes. Qui a montré qu'on pouvait être un chimiste rigoureux sans être un mystique.
Chaque pharmacien français qui prépare un médicament en mesurant précisément, en appliquant des principes, s'inscrit dans la tradition que Lémery a établie. Il a prouvé qu'on peut être scientifique sans être arrogant, qu'on peut enseigner sans mystifier, qu'on peut démocratiser le savoir sans le diluer.
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