Culture médicale

Moyse Charas : le premier vrai pharmacien français, expert en vipères

Moyse Charas (1619-1698), apothicaire du Grand Siècle, est considéré comme le premier pharmacien français à proprement parler, célèbre pour ses travaux sur la thériaque et le venin de vipère.

⏱ 6 min de lecture·3 juillet 2026
Portrait de Moyse Charas (1619-1698), apothicaire français, considéré comme le premier pharmacien français
Portrait de Moyse Charas — domaine public, Wikimedia Commons

À Paris, en 1667, une foule se presse au Jardin botanique du Roi. Elle vient assister à un spectacle inhabituel : la fabrication publique, en direct, de la thériaque — l'antidote universel le plus vendu et le plus fraudé de son époque. L'homme qui orchestre la démonstration, devant magistrats et médecins de la Cour, s'appelle Moyse Charas. Ce jour-là, il ne prépare pas seulement un remède : il affirme, pour la première fois avec autant d'éclat, que l'apothicaire peut être un savant à part entière.

Des vipères d'or au comptoir de Paris

Né le 2 avril 1619 à Uzès, dans une famille protestante, Charas se forme comme apothicaire à Orange avant de gagner Paris vers 1646. Il y ouvre une officine rue des Boucheries-Saint-Germain, à l'enseigne évocatrice des « Vipères d'or » — un nom qui deviendra prophétique tant les serpents occuperont sa carrière.

À une époque où la médecine reste étroitement contrôlée par les médecins diplômés, qui méprisent souvent les apothicaires réduits au rang d'exécutants, Charas décide de publier des traités savants destinés directement au public. Sa position est claire, et audacieuse pour l'époque : « On ne doit pas s'étonner si je crus qu'on aimerait mieux profiter de l'ouvrage d'un pharmacien exercé dans sa profession, que d'attendre que quelque docteur composât un livre plus accompli. »

La thériaque, antidote universel et affaire d'État

La thériaque, contrepoison inventé dans l'Antiquité et réputé guérir de presque tous les maux, est un produit à la fois précieux et sujet à d'innombrables fraudes — les scandales d'empoisonnement, comme la fameuse Affaire des Poisons sous Louis XIV, entretiennent une inquiétude constante autour de sa composition. En 1667, Charas réalise sa première fabrication publique, geste rare qui vise à garantir l'authenticité du produit face aux contrefaçons. Il publie l'année suivante sa Thériaque d'Andromachus, ouvrage de référence sur cette préparation complexe mêlant plantes, animaux et minéraux.

L'expert des vipères

Parmi les ingrédients de la thériaque : la chair de vipère, alors considérée comme un remède puissant contre de multiples affections. Charas commande des vipères en Poitou, en Dauphiné, en Bourgogne, et devient un expert reconnu de leur anatomie et de leurs usages thérapeutiques. En 1669, il publie ses Nouvelles expériences sur la vipère, premier ouvrage scientifique détaillé sur le sujet — description anatomique, source du venin, remèdes qu'on peut en tirer.

Ce travail suscite une controverse savante avec le médecin italien Francesco Redi : Charas soutient que le venin ne devient toxique que lorsque la vipère, agressée, « dégorge ses esprits irrités », tandis que Redi affirme, à juste titre, que la toxicité est permanente dans la salive de l'animal. Les deux hommes s'accordent en revanche sur un point exact : le venin ingéré ou appliqué sur une peau saine reste inoffensif.

L'exil, l'Inquisition, et le retour triomphal

Protestant, Charas voit sa vie basculer en 1680 : à la veille de la révocation de l'Édit de Nantes, les persécutions religieuses s'intensifient et il doit fuir la France. Il se réfugie en Angleterre, où il soigne le roi Charles II et fréquente le philosophe John Locke, avant de gagner les Pays-Bas puis l'Espagne. À Madrid, sa réputation grandissante lui vaut la jalousie des médecins de la Cour, qui le dénoncent à l'Inquisition. Arrêté en Galice en 1688, il est jeté en prison à 72 ans et contraint, après des mois d'interrogatoires, d'abjurer sa religion pour être libéré en 1689.

Charas revient en France en 1691. Le roi et Paris l'accueillent en homme reconnu : il devient membre de l'Académie des sciences en 1692, poursuivant ses recherches sur les fièvres, la syphilis et l'opium jusqu'à sa mort, le 17 janvier 1698.

Son ouvrage majeur, la Pharmacopée royale galénique et chimique (1676), dédicacée à Colbert, restera une référence utilisée jusqu'à la fin du XVIIIe siècle. Charas laisse derrière lui bien plus qu'un traité sur les vipères : la conviction, encore fondatrice aujourd'hui, que le pharmacien est un scientifique à part entière, pas un simple exécutant des ordonnances du médecin.


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