Caterina Vitale : la première pharmacienne de l'ordre de Malte
Caterina Vitale (1566-1619), pharmacienne et chimiste à Malte, a dirigé l'approvisionnement en médicaments du grand hôpital des chevaliers hospitaliers, dans un monde professionnel presque exclusivement masculin.

À Malte, à la toute fin du XVIe siècle, un hôpital est considéré comme l'un des plus avancés d'Europe : la Sacra Infermeria, tenue par les chevaliers de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem. Sa pharmacie, chargée de fournir les remèdes à des centaines de malades, est dirigée par une femme — un fait presque sans équivalent dans l'Europe de cette époque. Elle s'appelle Caterina Vitale.
D'une jeune mariée grecque à la pharmacienne de l'hôpital de l'ordre
Née en 1566, originaire de Grèce, Caterina Vitale épouse encore adolescente Ettore Vitale, pharmacien officiel des chevaliers hospitaliers de Malte. Le métier de pharmacien de l'ordre est une charge d'importance : il s'agit d'approvisionner en remèdes la Sacra Infermeria, l'hôpital central des Hospitaliers, réputé dans toute l'Europe pour la qualité de ses soins — les chevaliers y accueillaient malades et pèlerins avec un souci d'hygiène et d'organisation en avance sur son temps.
À la mort de son mari, en 1590, Caterina Vitale hérite de la pharmacie et, avec elle, de la responsabilité de fournir en médicaments l'un des plus grands hôpitaux d'Europe. Elle devient ainsi la première femme pharmacienne de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem.
Un hôpital en avance sur son temps
La Sacra Infermeria, construite à partir de 1574 à La Valette, n'était pas un établissement ordinaire. Sa plus grande salle, le "Old Ward", longue de 155 mètres, était considérée comme la plus vaste d'Europe à l'époque et pouvait accueillir jusqu'à 900 patients en cas d'urgence — chacun disposant d'un lit isolé par des rideaux, ainsi que de sa propre assiette et de son propre gobelet en argent, une mesure d'hygiène remarquablement précoce pour limiter les contaminations. La pharmacie que dirigeait Caterina Vitale y fabriquait jusqu'à 400 préparations médicamenteuses différentes, dont une à base du fameux "champignon de Malte" (Cynomorium coccineum), récolté sur l'îlot de Fungus Rock et utilisé contre la dysenterie.
Diriger une pharmacie hospitalière dans un monde d'hommes
À la charnière des XVIe et XVIIe siècles, la pharmacie — comme la médecine, le droit ou les sciences — reste un univers professionnel presque exclusivement masculin, encadré par des corporations qui excluent généralement les femmes des positions de responsabilité. Diriger seule l'approvisionnement en remèdes d'un établissement aussi prestigieux que la Sacra Infermeria plaçait Caterina Vitale dans une position d'autorité rare pour une femme de son temps.
Les archives la décrivent comme une femme d'affaires prospère, connue également comme bienfaitrice des Carmélites de Malte, à qui elle apporte un soutien financier régulier. Sa réussite et son indépendance, dans une société où une telle position sociale reste l'apanage des hommes, en font aussi une figure controversée de son temps : les chroniques de l'époque rapportent des accusations — jamais établies avec certitude, et à traiter avec la prudence qui s'impose pour des rumeurs vieilles de plusieurs siècles — de maltraitance envers ses esclaves, ainsi que des soupçons de chantage à l'égard de certains chevaliers de l'ordre, ses clients réguliers. Un traitement fréquemment réservé aux femmes qui occupaient, contre l'usage, une position de pouvoir économique et professionnel.
Sa relation avec sa propre fille, Isabellica, semble elle aussi avoir été conflictuelle : selon les chroniques, Caterina Vitale l'aurait retirée de force du couvent des Carmélites après avoir accusé un chevalier de l'ordre d'entretenir une liaison avec les religieuses de l'établissement. Fait révélateur, son testament ne lui laissera finalement rien.
Un dernier acte de générosité
Caterina Vitale meurt en 1619 à Syracuse ; son corps est ramené à La Valette, où elle est inhumée en l'église du Carmel. Dans son testament, elle lègue une partie de sa fortune, ainsi que sa propriété de Selmun, au Monte della Redenzione degli Schiavi, une organisation maltaise dédiée à la libération des habitants de l'île capturés et réduits en esclavage — une cause à laquelle elle tenait visiblement à cœur. Elle fait également des legs à l'ordre de Malte, à sa nièce et aux Carmélites.
L'histoire de Caterina Vitale reste fragmentaire — les femmes ayant occupé des responsabilités professionnelles à cette époque sont, plus encore que les hommes, mal documentées par les archives. Mais son parcours rappelle que la pharmacie, depuis ses origines les plus anciennes, n'a jamais été un métier aussi exclusivement masculin que l'histoire officielle l'a longtemps laissé penser.
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