Ernest Fourneau : le fondateur de la chimie thérapeutique française
Ernest Fourneau (1872-1949), pharmacien-chimiste, a fondé la chimie thérapeutique française à l'Institut Pasteur et posé les bases de la découverte des sulfamides, premiers antibactériens de l'histoire.

En 1935, un chimiste allemand découvre qu'une molécule rouge, le Prontosil, guérit des infections à streptocoques chez la souris — une découverte qui vaudra le prix Nobel à son auteur. À l'Institut Pasteur, une équipe de chercheurs se met aussitôt au travail pour comprendre pourquoi. Ce qu'ils trouvent va changer la médecine pour toujours : le vrai principe actif n'est qu'un fragment de la molécule, bien plus simple et bien plus facile à produire. À la tête de ce laboratoire : Ernest Fourneau, le fondateur méconnu de la chimie thérapeutique française.
Un pharmacien qui invente une méthode
Né le 4 octobre 1872 à Biarritz, Ernest Fourneau se distingue très tôt par ses talents de chimiste et de pharmacologue. Il dirige d'abord, de 1903 à 1911, le service de recherche scientifique des établissements Poulenc frères — l'entreprise qui deviendra plus tard le géant pharmaceutique Rhône-Poulenc. C'est là qu'il met au point la Stovaïne, premier anesthésique local de synthèse, une avancée majeure pour la chirurgie de l'époque.
En 1911, Émile Roux, directeur de l'Institut Pasteur, lui confie la création d'un tout nouveau service : le laboratoire de chimie thérapeutique. L'ambition de Fourneau est radicale pour l'époque : au lieu de découvrir des médicaments par hasard, concevoir méthodiquement des molécules en fonction de leur structure chimique et de l'effet thérapeutique recherché. Cette approche systématique fonde ce qu'on appellera la chimie thérapeutique française.
Le Stovarsol et la lutte contre la syphilis
Dans les années 1920, Fourneau étudie les composés arsenicaux, alors utilisés dans le traitement de la syphilis. Là où le chimiste allemand Paul Ehrlich avait jugé les arsenicaux pentavalents inutilisables, Fourneau s'y attèle et découvre le Stovarsol, un traitement efficace et mieux toléré contre cette maladie qui touche alors des millions de personnes, faute d'antibiotiques.
1935 : les sulfamides, avant les antibiotiques
La contribution la plus importante de Fourneau intervient en 1935. Le chimiste allemand Gerhard Domagk vient de démontrer que le Prontosil, un colorant rouge, guérit des infections streptococciques mortelles. Le laboratoire de Fourneau se met aussitôt en quête de comprendre le mécanisme. Le 6 novembre 1935, son équipe — Jacques et Thérèse Tréfouël, Federico Nitti et Daniel Bovet — isole l'agent réellement actif : un fragment incolore et beaucoup plus simple que le Prontosil, le para-aminophénylsulfamide.
Cette découverte ouvre la voie aux sulfamides, la toute première famille de médicaments capables de traiter efficacement des infections bactériennes généralisées chez l'humain — plusieurs années avant la généralisation des antibiotiques comme la pénicilline. Fourneau choisit de ne pas signer personnellement la publication, ne mentionnant que le nom de son laboratoire, pour mettre en avant ses jeunes collaborateurs. Un geste de discrétion qui contribuera, avec le temps, à effacer son nom de la mémoire collective — alors même que ses pairs reconnaissent que c'est le laboratoire Pasteur, et non Domagk seul (Nobel de médecine 1939), qui a rendu la thérapeutique sulfamidée possible.
Un héritage qui dépasse les sulfamides
Les recherches de Fourneau et de son équipe entre 1904 et 1910 contiennent déjà, en germe, plusieurs grandes classes de médicaments qui n'existeront pleinement que des décennies plus tard : anesthésiques locaux, antihypertenseurs, antihistaminiques, relaxants musculaires. Ses travaux mèneront indirectement, via les chimistes de Rhône-Poulenc, à la découverte du Largactil, premier grand tranquillisant de l'histoire de la psychiatrie moderne.
Fourneau dirige le laboratoire de chimie thérapeutique de l'Institut Pasteur jusqu'en 1944, avant de continuer ses recherches chez Rhône-Poulenc jusqu'à sa mort, le 5 août 1949. Président de la Société de pharmacie de Paris en 1931, il tenait par-dessus tout à revendiquer son titre de pharmacien — la discipline d'où tout, pour lui, était parti.
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