Louise Bourgeois : la première sage-femme à écrire l'obstétrique et accoucher une reine
Louise Bourgeois dite La Boursier (1563-1636), sage-femme française, a rédigé le premier traité d'obstétrique comportant des données d'anatomie, accouché la reine Marie de Médicis et révolutionné la maïeutique.

Au XVIe siècle, les accouchements étaient l'affaire exclusive des sages-femmes — les médecins et chirurgiens n'intervenaient que si tout allait mal, et rarement avec succès. Les sages-femmes détenaient un savoir secret, transmis de femme à femme, jamais écrit, jamais formalisé. Quand une accouchée saignait trop, quand le bébé se présentait mal, seule la sagesse accumulée et l'intuition de la sage-femme pouvaient aider.
Louise Bourgeois a décidé que ce savoir méritait d'être documenté, étudié, transmis publiquement. En 1609, elle publie le premier traité d'obstétrique écrit par une femme, basé sur l'expérience directe. C'est un acte de révolution tranquille.
De la pauvreté à l'expertise : une vocation inattendue
Née en 1563 à Paris de parents aisés, Louise épouse en 1584 Martin Boursier, un maître chirurgien élève du célèbre Ambroise Paré. Ils ont trois enfants rapidement. Mais les guerres civiles ravagent la France entre 1585 et 1598, et Martin, engagé comme chirurgien militaire, s'absente régulièrement.
Pendant une de ces absences, Louise, seule avec ses enfants, se retrouve sans ressources. Elle quitte le faubourg Saint-Germain menacé de siège et se refugie en banlieue. Pour survivre, elle donne des cours de broderie à domicile — un métier qu'elle maîtrise.
C'est à ce moment précis qu'une sage-femme, celle-là même qui l'avait aidée à accoucher de ses enfants, l'encourage : pourquoi ne pas passer l'examen pour devenir sage-femme officielle ? La profession vient d'être réglementée à Paris en 1598.
Maître sage-femme : 1598
Louise passe l'examen avec succès le 12 novembre 1598. C'est sa deuxième naissance professionnelle. Elle a 35 ans et devient maître sage-femme — statut officiel reconnu, autorisation légale d'exercer.
Les années suivantes, elle accumule les cas, les observations, les succès. Elle devient rapidement réputée auprès de l'aristocratie parisienne — la bourgeoisie aisée puis la noblesse. En 1601, quand la reine Marie de Médicis doit accoucher à Paris, c'est Louise Bourgeois qu'on appelle. Elle accouche le Dauphin, le futur Louis XIII — un succès politique majeur. Bourgeois devient sagefemme de la Reine et de la Reine Mère.
Les Observations : 1609
À 46 ans, déjà établie, Louise Bourgeois entreprend l'inimaginable : écrire un traité d'obstétrique. Le Observations diverses sur la stérilité, perte de fruict, fécondité, accouchements et maladies des femmes et enfans nouveaux naiz paraît en 1609, en français, une première édition.
Le traité couvre :
- L'accouchement normal — mécanisme, signes du travail, conduite à tenir
- Les complications — hémorragie, rétention placentaire, procidence du cordon
- Les maladies postpartum — fièvre de couches, abcès
- Les maladies des nouveau-nés — ictère, infections
- L'anatomie — structure du bassin, position du fœtus, disposition des membranes
Ce dernier point est révolutionnaire. Les sages-femmes n'accédaient pas aux salles de dissection. Louise doit comprendre l'anatomie par l'observation clinique directe — en touchant, en palpant, en accouchant. Elle l'a fait, et elle le formalise.
Découvertes et innovations
Louise Bourgeois note plusieurs observations cliniques qui seront confirmées des siècles plus tard :
- Stérilité masculine possible — elle remarque que chez certains couples, c'est l'homme qui semble incapable de procréer. Bien sûr, sa théorie est primitive (elle confond aptitude sexuelle avec fertilité), mais l'observation est juste.
- Fer pour l'anémie — elle prescrit du fer aux femmes anémiées après accouchement hémorragique. C'est l'une des premières utilisations documentées de fer comme traitement médical.
- Version podalique — elle décrit comment retourner un fœtus en mauvaise présentation (version podalique — le tourner pour qu'il se présente pieds premiers). Cette technique, perdue après l'Antiquité, sauve les accouchements dystociques.
Écrire comme femme : un acte de pouvoir
Ce qui rend l'action de Louise Bourgeois radicale, c'est qu'elle écrit en tant que femme experte. Elle n'imite pas les médecins latins, elle ne demande pas à un homme de valider son autorité. Elle écrit en français, dans une langue accessible, basée sur son expérience personnelle.
Elle revendique aussi le droit au secret médical féminin : elle note que les parturientes ont peur d'être examinées par des hommes, qu'elles craignent pour leur pudeur, qu'elles se confient mieux à une femme. C'est une affirmation que certaines sphères de la médecine doivent rester féminines — et c'est une lutte pour le respect du corps de la femme.
L'héritage : sages-femmes et maïeutique
Louise Bourgeois n'a jamais eu une simple "clientèle". Elle a eu une pratique clinique documentée, scientifique pour son époque. Elle a prouvé qu'une femme pouvait être experte médicale reconnue, écrivain scientifique, et conseillère de reines — sans diplôme universitaire, sans latin, basée sur le savoir pratique et l'observation rigoureuse.
Les sages-femmes qui lui ont succédé — Marie-Louise Lachapelle, Marie-Anne Boivin — ont marché sur ses traces. Aujourd'hui, les maïeuticiens (sages-femmes, hommes et femmes) qui mènent les accouchements, qui diagnostiquent les complications, qui innovent en périnatalité, s'inscrivent dans cette lignée que Bourgeois a ouverte.
Suite de la série Culture médicale : Marie-Anne Boivin · Ambroise Paré · Pehr Henrik Ling.
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