Culture médicale

Trotula de Salerne : l'énigme médiévale de la médecine des femmes

Trotula de Salerne, figure du XIe-XIIe siècle associée à la célèbre école de médecine de Salerne, incarne l'un des plus grands mystères de l'histoire de la gynécologie et de la maïeutique médiévales.

⏱ 6 min de lecture·3 juillet 2026
Représentation de Trotula de Salerne d'après un manuscrit médiéval des XIIe-XIIIe siècles
Trotula de Salerne, miniature d'un manuscrit médiéval (Wellcome Collection) — domaine public, Wikimedia Commons

Une rue de Salerne, en Italie, porte son nom. Une clinique de Vienne aussi. Une formation géologique de la planète Vénus s'appelle « Trotula Corona » en son honneur. Et pourtant, sur la question la plus simple qui soit — qui était-elle vraiment ? — les historiens se disputent depuis huit siècles, certains allant jusqu'à douter qu'elle ait existé. Trotula de Salerne est peut-être la figure la plus fascinante, et la plus insaisissable, de toute l'histoire de la médecine des femmes.

Une école qui accueillait les femmes, chose rare au XIe siècle

Pour comprendre Trotula, il faut d'abord comprendre l'École de médecine de Salerne, ville portuaire du sud de l'Italie qui devient, dès le XIe siècle, l'un des tout premiers grands centres médicaux d'Europe, attirant des médecins de tout le continent. Contrairement à la quasi-totalité des institutions savantes de son époque, l'école de Salerne accueille des femmes — non seulement comme patientes ou comme élèves, mais, selon plusieurs témoignages, comme enseignantes à part entière.

C'est dans ce contexte exceptionnel qu'apparaît la trace d'une femme désignée dans les textes anciens sous le nom de « Trota », qualifiée par ses contemporains de sapiens matrona, mulier sapientissima — « sage-femme expérimentée, femme très savante ». Le chroniqueur normand Orderic Vital, dans son Historia ecclesiastica, évoque même une « matrone plus sage que les sages et plus érudite que les médecins » lors du passage d'un voyageur à Salerne.

Un témoignage direct, mais rare

L'un des rares témoignages contemporains dont on dispose vient de Constantin l'Africain, médecin arrivé à Salerne en 1076, qui décrit une femme correspondant à Trota en train de réparer un périnée déchiré après un accouchement, et pratiquant une intervention proche de la césarienne pour sauver un enfant. Ce témoignage, aussi précieux soit-il, reste isolé — la biographie de Trotula, contrairement à celle des autres figures de cette série, repose largement sur des sources fragmentaires et des suppositions ultérieures plutôt que sur une documentation solide et continue.

Trois traités qui ont traversé l'Europe médiévale

Le nom « Trotula » désigne aujourd'hui un ensemble de trois traités sur la santé des femmes : Les Maladies des femmes (27 sections sur les affections gynécologiques et obstétricales, le texte le plus substantiel), Traitements pour les femmes, et Soins cosmétiques pour les femmes. Ces textes, diffusés à travers l'Europe médiévale — de l'Italie à l'Irlande, de l'Espagne à la Pologne — deviennent la référence en matière de santé féminine pendant plusieurs siècles, atteignant leur pic de popularité au XIVe siècle. On y trouve des positions notables pour l'époque, comme l'idée que l'infertilité d'un couple peut avoir une origine masculine autant que féminine — une remise en cause directe des idées reçues de son temps.

L'effet Matilda : quand l'histoire réattribue le travail des femmes

À partir du XVIe siècle, plusieurs éditeurs et savants commencent à attribuer les textes de Trotula à des hommes, jugeant peu vraisemblable qu'une femme médiévale ait pu produire une œuvre médicale d'une telle ampleur. Ce phénomène — connu aujourd'hui sous le nom d'effet Matilda, qui désigne la tendance historique à minimiser ou réattribuer les contributions scientifiques des femmes à des hommes — a durablement brouillé la trace de Trotula, au point que certains historiens du XXe siècle en sont venus à douter purement et simplement de son existence.

Ce n'est qu'à partir des années 2000, grâce à des travaux de recherche plus rigoureux sur les manuscrits médiévaux (dont la découverte du manuscrit Practica secundum Trotam à Madrid en 1985), que le consensus historique penche à nouveau vers l'existence réelle d'une praticienne salernitaine à l'origine, au moins en partie, de ces textes.

Une figure à part dans cette série

Contrairement aux autres figures présentées ici, la biographie de Trotula ne peut pas être racontée avec certitude : on ignore ses dates exactes de naissance et de mort, l'étendue précise de son rôle dans les textes qui portent son nom, et même certains détails de sa vie personnelle qui varient selon les sources médiévales et modernes. C'est précisément cette incertitude qui rend son histoire importante à raconter : elle illustre, de manière presque exemplaire, comment le travail des femmes savantes a pu être effacé, contesté, puis réattribué par l'historiographie au fil des siècles — un phénomène qui a touché de nombreuses figures féminines de l'histoire des sciences, bien au-delà de la seule maïeutique médiévale.


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