Culture médicale

Marie-Louise Lachapelle : la sage-femme qui dirigeait un chirurgien-accoucheur

Marie-Louise Lachapelle (1769-1821), sage-femme en chef de l'Hospice de la Maternité de Paris, a documenté plus de 40 000 accouchements et imposé l'autonomie professionnelle des sages-femmes face aux médecins.

⏱ 6 min de lecture·3 juillet 2026
Portrait de Marie-Louise Lachapelle (1769-1821), sage-femme en chef de l'Hospice de la Maternité de Paris
Portrait de Marie-Louise Lachapelle — domaine public, Wikimedia Commons

À l'Hospice de la Maternité de Paris, au tournant du XIXe siècle, le chirurgien-accoucheur en chef confie régulièrement les accouchements les plus difficiles à une sage-femme plutôt que de les traiter lui-même — et se dit admiratif de la voir opérer. Cette sage-femme, Marie-Louise Lachapelle, va documenter plus de 40 000 accouchements et poser les bases de l'autonomie professionnelle des sages-femmes françaises.

Formée dès l'enfance par sa mère

Née à Paris en 1769, Marie-Louise Lachapelle est la fille de Marie Jonet, sage-femme jurée à la prison du Châtelet, qui la forme dès l'âge de 11 ans. En 1792, elle épouse un chirurgien de l'hôpital Saint-Louis, mais devient veuve dès 1795. La même année, elle devient l'adjointe de sa mère à l'Hôtel-Dieu de Paris.

Une administratrice qui bâtit une institution

En 1795-1797, dans le contexte de la réforme des services d'accouchement de la Révolution, Lachapelle est chargée d'organiser une nouvelle institution destinée aux femmes en couches : l'Hospice de la Maternité, qui remplace l'ancien service de l'Hôtel-Dieu. Sa mère la rejoint brièvement à la fin de la période de transition, mais meurt peu après — laissant Lachapelle seule à la tête d'un établissement qu'elle a, dans une large mesure, conçu elle-même.

À la Maternité, Lachapelle structure véritablement le cursus de formation des sages-femmes : rôle des « élèves anciennes » restées pour une seconde année, rôle de l'« élève principale » assistant la sage-femme en chef, discussion des cas difficiles en amphithéâtre sur un mannequin de démonstration. Sa pédagogie, fondée sur l'observation clinique au lit des accouchées plutôt que sur la seule théorie, influence durablement l'enseignement de la discipline.

Une autonomie professionnelle exceptionnelle

Le chirurgien-accoucheur en chef de la Maternité, Jean-Louis Baudelocque — l'un des plus grands noms de l'obstétrique de son temps, accoucheur de plusieurs cours royales européennes — reconnaît publiquement les compétences de Lachapelle. Il lui délègue volontiers les accouchements laborieux, déclarant « aimer à la voir opérer » et « ne jamais manquer d'applaudir à ses succès ». Elle est autorisée à manier seule le forceps en cas de difficulté — une prérogative rarissime pour une sage-femme de cette époque, où la hiérarchie professionnelle place presque toujours le chirurgien au-dessus.

Cette indépendance, initiée par Lachapelle, se perpétue chez ses successeurs à la tête de la Maternité pendant des décennies, jusqu'à ce que des réformes tardives du XIXe siècle viennent progressivement la restreindre.

Plus de 40 000 accouchements documentés

Lachapelle est aussi une pionnière méthodologique : elle tient des statistiques rigoureuses de son activité, sur lesquelles elle appuiera son œuvre écrite. Ses données portent sur plus de 15 000 accouchements en environ neuf ans — soit, extrapolé sur ses vingt-quatre années à la Maternité, plus de 40 000 accouchements suivis et consignés. Ces statistiques seront abondamment reprises dans tous les pays qui étudieront son travail après sa mort.

Sur le plan clinique, elle privilégie toujours la « nature » : elle qualifie les accouchements nécessitant une intervention instrumentale d'« artificiels », voire de « contre nature », et cherche systématiquement à limiter le recours aux instruments au profit de méthodes manuelles moins invasives — une philosophie de soin qui résonne étonnamment avec les débats contemporains sur la médicalisation de l'accouchement.

Un ouvrage posthume qui simplifie une discipline entière

Marie-Louise Lachapelle meurt en 1821, d'un cancer de l'estomac. Son neveu, Antoine Dugès, qui fut aussi son élève et deviendra lui-même professeur d'obstétrique, publie à titre posthume son œuvre majeure, la Pratique des accouchemens (1821-1825), en trois volumes. Elle y réduit les 94 présentations fœtales théoriques recensées par son maître et ami Baudelocque à 22 catégories cliniquement pertinentes — une clarification saluée dans toute l'Europe médicale comme l'un des textes obstétricaux français les plus remarquables de son siècle.

Son héritage : une sage-femme capable de diriger une institution, de former des générations d'accoucheuses et de dialoguer d'égale à égale avec le plus grand chirurgien-accoucheur de son temps — une figure d'autonomie professionnelle qui résonne encore dans la profession aujourd'hui.


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