Culture médicale

Harold Gillies : le chirurgien qui a inventé la chirurgie plastique reconstructrice

Harold Gillies (1882-1960), chirurgien néo-zélandais, a inventé les techniques modernes de chirurgie plastique en reconstruisant les visages des soldats défigurés de la Première Guerre mondiale.

⏱ 6 min de lecture·1 juillet 2026
Portrait du Dr Harold Gillies (1882-1960), fondateur de la chirurgie plastique reconstructrice
Portrait de Harold Gillies — domaine public, Wikimedia Commons

En 1916, à l'hôpital de la Reine Marie à Sidcup, en Angleterre, des soldats attendent en rang dans un jardin. Leurs visages sont méconnaissables — mâchoires emportées, nez disparus, joues détruites par les obus de la Somme. Devant eux, Harold Gillies regarde chaque cas, prend des notes, dessine. Il est en train d'inventer quelque chose qui n'existe pas encore : la chirurgie plastique reconstructrice.

De Wellington à la Grande Guerre

Harold Delf Gillies naît le 17 juin 1882 à Dunedin, en Nouvelle-Zélande. Il étudie la médecine à Cambridge puis à St Bartholomew's Hospital à Londres, et se spécialise en chirurgie générale et ORL. Il joue au golf à un niveau professionnel — une dextérité manuelle exceptionnelle qui sera décisive.

En 1914, la guerre éclate. Gillies s'engage et est envoyé en Belgique comme chirurgien. Ce qu'il voit le transforme : des blessures d'une violence sans précédent, des visages qui n'existent plus. Il rencontre en France le chirurgien français Charles Valadier, pionnier de la reconstruction maxillo-faciale, et le Hollandais Johannes Esser, inventeur d'une technique de greffe de peau. Il revient en Angleterre avec une conviction : il faut créer un service spécialisé.

En 1916, avec le soutien du War Office, Gillies ouvre à Aldershot puis à Sidcup le premier service de chirurgie plastique au monde, doté de 1 000 lits. Il réunira autour de lui une équipe de chirurgiens, de peintres et de photographes pour documenter chaque étape.

Inventer opération par opération

Gillies n'a pas de manuel. Chaque visage est un problème unique. Il invente les solutions au fur et à mesure.

Sa technique majeure : le lambeau pédiculé tubulé. Pour reconstruire un nez, une joue, une mâchoire, Gillies prélève un lambeau de peau et de tissu depuis une zone saine (front, cou, thorax), qu'il « roule » en tube tout en le laissant attaché à son site d'origine par un pédicule vasculaire. Ce tube vivant est progressivement « migré » vers le site à reconstruire, en plusieurs étapes sur plusieurs mois, jusqu'à ce que la vascularisation soit établie. Alors seulement il coupe le pédicule.

Cette technique — opération par opération, semaine par semaine — demande une patience et une planification chirurgicale que personne n'avait jamais pratiquées à cette échelle. Gillies réalise plus de 11 000 opérations entre 1916 et 1925.

Les gueules cassées : au-delà du médical

Gillies comprenait que reconstruire un visage, c'est rendre une identité à quelqu'un. Il travaillait avec des peintres pour reproduire l'apparence originale du patient à partir de photos d'avant-guerre. Il intégrait des psychologues dans l'équipe pour accompagner des patients souvent dévastés par leur apparence.

Cette vision holistique — reconstruire le corps et accompagner la personne — est au fondement de la chirurgie plastique reconstructrice moderne, qui considère le résultat psychologique autant que le résultat anatomique.

Archibald McIndoe et la transmission

Gillies a formé son cousin Archibald McIndoe, qui applique les mêmes techniques pendant la Seconde Guerre mondiale pour reconstruire les pilotes de la RAF brûlés au combat — les fameux membres du Guinea Pig Club. La continuité est directe : de la Somme à la Bataille d'Angleterre, les mêmes mains et les mêmes principes.

Sa première femme, Kathleen, meurt en mai 1957 ; il se remarie la même année avec Marjorie Clayton, qui avait été son assistante chirurgicale pendant des années. Gillies continue d'opérer jusqu'au bout : le 3 août 1960, alors qu'il pratique une intervention sur la jambe d'une patiente de 18 ans, il est victime d'une thrombose cérébrale en pleine opération. Il meurt le 10 septembre 1960 à Londres, à 78 ans. Il a fondé une spécialité, formé une génération, et rendu leur visage à des milliers d'hommes qui pensaient ne plus en avoir.


Suite de la série : Ambroise Paré · Larrey · Harvey Cushing. Explore la chirurgie plastique.

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