Charles Richet : le découvreur de l'anaphylaxie et prix Nobel de médecine
Charles Richet (1850-1935), physiologiste français, a découvert l'anaphylaxie en 1902 — la réaction allergique grave — et reçu le prix Nobel de médecine 1913 pour cette découverte fondatrice de l'immunologie.

En 1902, sur un yacht au large de Monaco, les chiens meurent — et la médecine change.
Charles Richet et son collègue Paul Portier participent à une expédition océanographique avec le Prince Albert Ier de Monaco. Ils étudient les venins d'anémones de mer, et cherchent à savoir si des injections répétées de ces venins pourraient immuniser les chiens — par analogie avec la vaccination. Ils injectent une première dose, attendent, puis réinjectent.
Les chiens meurent en quelques minutes. Pas de ceux qui n'ont jamais reçu de venin — ceux-là survivent. Mais les chiens déjà exposés meurent très vite, à des doses qui ne les auraient pas tués la première fois. Richet comprend immédiatement qu'il vient d'observer quelque chose d'inconnu : une réaction de sensibilisation inversée, où la première exposition crée non pas une protection mais une vulnérabilité mortelle à la deuxième.
Il appelle ce phénomène anaphylaxie — du grec ana (contre) et phylaxis (protection). L'opposé de la vaccination. L'immunité retournée contre elle-même.
Paris, la médecine et la science des marges
Charles Robert Richet naît le 25 août 1850 à Paris, dans une famille de savants et de notables : son père, Alfred Richet, est professeur de chirurgie clinique à la Faculté de médecine de Paris, et son grand-père maternel, Charles Renouard, est juriste et homme politique. Il obtient son doctorat en médecine en 1877, son doctorat ès sciences en 1878, et devient professeur de physiologie à la Faculté de médecine de Paris en 1887 — poste qu'il occupera quarante ans.
En 1877, il épouse Amélie Aubry ; le couple aura sept enfants, dont l'un, également prénommé Charles, lui succédera comme professeur de physiologie à la même faculté. L'étendue de ses travaux scientifiques est difficile à résumer : thermorégulation, sécrétion gastrique, synthèse hépatique de l'urée, physiologie musculaire et nerveuse, anesthésie animale (il découvre le chloralose) — une œuvre tellement vaste qu'elle serait aujourd'hui impensable pour un seul chercheur.
Richet a aussi des passions qui surprennent ses collègues. Il est fasciné par les phénomènes parapsychologiques — télépathie, spiritisme, matérialisation — et préside pendant des années la Société d'études psychiques, un intérêt qu'il assume publiquement toute sa vie. Passionné d'aviation à ses débuts, il construit avec l'ingénieur Victor Tatin, entre 1890 et 1897, des aéroplanes à vapeur sans pilote qui parcourront quelques centaines de mètres — parmi les tout premiers essais de vol motorisé. Militant pacifiste reconnu, il préside plusieurs congrès internationaux pour la paix. Mais Richet est aussi l'une des figures majeures du mouvement eugéniste français : il préside la Société française d'eugénique de 1920 à 1926 et défend, dans son ouvrage La Sélection humaine (1919), des positions aujourd'hui unanimement reconnues comme profondément racistes. Cette part de son héritage, largement documentée par les historiens des sciences, coexiste avec son apport scientifique fondamental à l'immunologie — un rappel que la valeur d'une découverte médicale ne dit rien des convictions, parfois profondément condamnables, de son auteur.
1913 : le prix Nobel
Le prix Nobel de médecine 1913 est décerné à Richet pour la découverte de l'anaphylaxie. C'est la première fois que le Nobel récompense une découverte en immunologie. Entre la découverte (1902) et le prix (1913) : onze ans seulement — témoignage de l'importance immédiatement perçue du phénomène.
Dans son discours Nobel, Richet insiste sur la dimension paradoxale de sa découverte : la même mécanique immunitaire qui protège (la vaccination) peut tuer (l'anaphylaxie). C'est la même médaille, mais retournée.
En 1926, un jubilé scientifique international réunit ses pairs pour célébrer soixante ans de carrière — de son internat en 1872 à cette date. Il meurt le 3 décembre 1935 à Paris, laissant une œuvre publiée qui dépasse la seule physiologie : poèmes, pièces de théâtre, essais philosophiques, et un ouvrage de souvenirs, Souvenirs d'un physiologiste (1933).
L'héritage : toute l'allergologie moderne
L'anaphylaxie que Richet a décrite est la forme la plus grave des réactions allergiques. Cacahuètes, pénicilline, venin d'abeille, latex — des millions de personnes dans le monde vivent avec le risque d'une réaction anaphylactique. L'EpiPen, ce stylo auto-injecteur d'adrénaline que les enfants allergiques portent à l'école, existe grâce à la découverte de Richet.
Plus largement, toute l'allergologie clinique — tests cutanés, dosages d'IgE, désensibilisation, immunothérapie allergénique — repose sur la compréhension des mécanismes de sensibilisation qu'il a inaugurée.
Suite de la série : Jenner · Pasteur · Barré-Sinoussi. Explore l'allergologie.
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