Culture médicale

Karikó & Weissman : les pionniers de l'ARNm qui ont rendu possible le vaccin COVID

Katalin Karikó et Drew Weissman (prix Nobel 2023) ont passé 20 ans à convaincre que l'ARN messager pouvait devenir un médicament — avant de sauver des millions de vies pendant la pandémie.

⏱ 9 min de lecture·8 juillet 2026 🔄 Mis à jour le 23 juillet 2026
Katalin Karikó et Drew Weissman, lauréats du prix Nobel de physiologie ou médecine 2023 pour leurs travaux sur l'ARN messager
Katalin Karikó et Drew Weissman — via Wikimedia Commons

Il y a des découvertes scientifiques qui mettent des décennies à être reconnues. Celle de Katalin Karikó et Drew Weissman en fait partie — et son impact, presque tout le monde l'a vécu personnellement en 2021, sans forcément savoir à qui il le devait.

De la Hongrie communiste à la fuite pour la science

Née le 17 janvier 1955 à Szolnok, en Hongrie, dans une famille modeste — son père est boucher, sa mère comptable —, Katalin Karikó grandit dans une petite ville sans eau courante et découvre sa passion pour l'ARN dès ses études à l'université de Szeged, où elle obtient son doctorat en 1982. Mais les laboratoires hongrois manquent cruellement de moyens, et à 30 ans, elle est licenciée de son poste au Centre de recherche biologique, faute de financement pour poursuivre ses recherches.

En 1985, avec son mari et sa fille de deux ans, elle prend une décision radicale : quitter la Hongrie pour les États-Unis. Comme il est interdit de sortir des devises du pays, la famille vend sa voiture et cache l'argent — environ 900 dollars — dans l'ours en peluche de sa fille pour franchir le rideau de fer. Cet ours existe toujours aujourd'hui, conservé par la famille près de Philadelphie. Sa fille, Susan Francia, deviendra plus tard double championne olympique d'aviron (2008, 2012).

Une idée que (presque) personne ne croyait bonne

Dans les années 1990, Katalin Karikó, biochimiste hongroise installée aux États-Unis, est convaincue d'un potentiel que peu partagent : utiliser l'ARN messager (ARNm) comme un médicament. L'idée est séduisante sur le papier — l'ARNm porte les instructions permettant à une cellule de fabriquer n'importe quelle protéine, y compris un antigène vaccinal — mais elle se heurte à un obstacle de taille : injecté tel quel, l'ARNm déclenche une réaction inflammatoire violente et incontrôlée dans l'organisme.

Pendant des années, ses recherches peinent à convaincre. Elle est rétrogradée à plusieurs reprises par son université, faute de financements et de résultats jugés suffisamment probants. Elle persiste malgré tout.

La rencontre qui change tout

Le tournant survient à l'université de Pennsylvanie, où Katalin Karikó croise la route de Drew Weissman, immunologiste américain né le 7 septembre 1959 à Lexington, dans le Massachusetts. Diplômé en biochimie de l'université Brandeis, puis titulaire d'un doctorat en immunologie et d'un doctorat en médecine de l'université de Boston en 1987, Weissman s'est formé aux National Institutes of Health sous la direction du célèbre immunologiste Anthony Fauci, avant de rejoindre l'université de Pennsylvanie en 1997.

Leur rencontre, en 1998, tient presque du hasard : les deux chercheurs se croisent en faisant la queue devant la photocopieuse du département, un jour où Weissman cherchait justement une piste pour améliorer les vaccins. "Je voulais depuis longtemps essayer l'ARNm, raconte-t-il, et voilà que quelqu'un me dit, devant la photocopieuse, que c'est exactement sur quoi elle travaille." De cette conversation informelle naît une collaboration qui va durer plus de vingt ans.

Ensemble, ils comprennent que le problème vient de composants spécifiques de l'ARNm — les nucléosides. En modifiant certains d'entre eux, ils découvrent en 2005 qu'ils peuvent réduire drastiquement la réaction inflammatoire tout en augmentant la production de la protéine visée. Deux obstacles majeurs, résolus d'un coup.

Cette découverte fondamentale débloque enfin la voie vers des applications cliniques de l'ARNm — une piste que la communauté scientifique jugeait alors peu prometteuse dans son ensemble.

Du laboratoire à des milliards de bras

Pendant quinze ans, la portée de leur travail reste largement confinée aux cercles spécialisés. Puis la pandémie de COVID-19 éclate. Les technologies développées par Pfizer-BioNTech et Moderna pour leurs vaccins reposent directement sur les avancées de Karikó et Weissman — permettant de développer un vaccin efficace en un temps record, à un moment où le monde entier en avait un besoin urgent.

Le résultat se mesure en vies : plus de 13 milliards de doses de vaccins contre la COVID-19 administrées dans le monde, dont une part majeure à base d'ARNm. Rien qu'aux États-Unis, une étude évalue à plus de 3 millions le nombre de décès évités et à 18 millions le nombre d'hospitalisations évitées grâce à la vaccination.

Un prix Nobel qui salue une découverte devenue urgente

Le 2 octobre 2023, l'Assemblée Nobel du Karolinska Institutet attribue le prix Nobel de physiologie ou médecine conjointement à Katalin Karikó et Drew Weissman, pour leurs "découvertes concernant les modifications des bases nucléosidiques qui ont permis le développement de vaccins ARNm efficaces contre la COVID-19".

Au-delà des vaccins contre la COVID-19, la technologie qu'ils ont débloquée ouvre désormais la voie à des vaccins contre d'autres maladies infectieuses, et potentiellement à de nouveaux traitements contre certains cancers — la promesse initiale de Karikó, formulée trente ans plus tôt envers et contre les doutes de ses pairs.

En résumé

L'histoire de Karikó et Weissman est autant celle d'une découverte scientifique que celle d'une ténacité récompensée tardivement — vingt ans entre la percée décisive et la reconnaissance mondiale. Katalin Karikó a reversé une large partie de sa part du prix Nobel, environ 500 000 dollars, à l'université de Szeged, où elle avait obtenu son doctorat avant d'être licenciée faute de financement. Une boucle bouclée, et une leçon utile pour tout futur chercheur : la valeur d'une idée ne se mesure pas toujours à l'accueil qu'elle reçoit sur le moment.


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